Cependant le numéro zéro et ses 9 articles restent accessibles, ainsi que l'accès au descriptif, aux coordonnées et à localisation des 67 lieux répertoriés, les archives des 330 événements répertoriés entre mai et octobre 2008.
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Jean-Michel Bouhours
mardi 19 août 2008 à 19:03
Cher Patrick…
Te voilà à la mi-course, me dis-tu. Mi-temps d’un temps imparti, que tu t’es imposé toi-même dans une discipline précisément où le temps compte peu, où l’on laisse le temps au temps. Comme s’il pouvait t’appartenir ! Quelle présomption ! L’adage populaire dit que « le temps passe vite ! » et « surtout pour les autres ».Voire. Car le tien depuis 1983 est une lente progression, parfaitement linéaire, sans possibilité d’ellipses, de flash back ou de suspension. Tu as fait en sorte de superposer ton Œuvre et ton temps personnel : le syndrome absolu de la clepsydre qui élimine toute appréhension phénoménologique rendant son propre temps supportable. Tu lui restitues son pouvoir absolu au détriment de tous les aménagements que l’homme a inventé pour en supporter la domination. Parions qu’un sentiment d’éternité puisse se glisser entre deux millésimes, l’éternité d’une stase. |
Vingt cinq ans d’une fidélité sans failles à un viatique immuable. Quelle constance ! C’est avec une abstinence toute monacale que tu t’es refusé à l’écart, au sens où l’on parle d’un écart de langage ; c’est formidable pourtant ces écarts de langage qui trahissent une pensée libre de tout interdit. Toi, tu suis inlassablement un « programme » qui t’a valu d’être invité par Maurice Fréchuret pour « L’Art en programme » , exposition du CAPC de Bordeaux avec les artistes conceptuels, On Kawara et Hanne Darboven en tête. Depuis 1983, tu peins le millésime de l’année : sur une surface carrée blanche, un carré bleu plus petit, qui la première année représentait 50% de la cote du tableau et qui d’année en année augmente de 1%. Une sorte de méditation implacable sur son propre temps. A partir de 1994, apparaissent les œuvres évolutives, celles qui porteront la trace géologique du passage du Temps, des repeints à la marge. Depuis peu, tu as commencé des « Mises à jour brutales » pour, selon tes propres termes, « empêcher de dormir de vieux tableaux » ; tu repêches un ancien millésime et lui appliques le carré de l’année ; le passé se fond, dilué, recouvert par le présent, sans toutefois jamais complètement disparaître. La mémoire demeure, tapie au fond, qui lutte contre la virulence du présent.
Une suite de 64 carrés bleus sur fond blanc, du plus petit, celui de l’année de ta naissance où le bleu est à 11% si mes calculs sont bons, au millésime 2008 où le bleu occupe 75% du tableau, vient représenter ta vie en frise qui a les allures d’un morceau de film.
Tu retournes le schéma traditionnel de l’œuvre d’art comme champ d’expérimentation de l’imaginaire de l’artiste ; ton propre imaginaire – car il n’est pas permis de douter de son existence- est-il repoussé aux marges de ton oeuvre, hors champ pictural ou au contraire englouti dans un océan de bleu ?
Nous ne sommes pourtant pas dans une proposition strictement conceptuelle qui serait celle de l’énonciation : « Voici un carré à l’intérieur d’un autre carré ». Pour au moins deux raisons. La première parce que la répétition annihile d’emblée l’idée même d’énonciation conçue comme une « vérité » à un moment donné. La seconde, est que ce bleu est en soi une Histoire, de coups de pinceaux, de reprises de la matière, de couches successives jusqu’à l’obtention d’une matière jugée satisfaisante.
Tu me demandes d’écrire. Je l’ai déjà fait en 2005. Que vais-je bien pouvoir dire, que je n’aurais pas dit ? Je ne peux pas compter sur de l’inédit, encore moins de l’évènementiel. Ce que tu fais aujourd’hui était déjà « programmé » il y a trois ans, il y a 25 ans. Serais-tu donc cette machine que Warhol désirait être, pour produire et produire et vider son œuvre de toute sentimentalité. Quand l’auteur des Ten Lizes et des boites de Campbell Soup déclarait vouloir être une machine, il signifiait en fait vouloir produire industriellement. Toi, tu t’es mué en machine qui reproduit immuablement sans écarts un modèle établi. Tu es donc capable de la perfection de la machine, de reproduire un schème sans t’en écarter, sans créer l’infime variation, celle qui fait toute la différence entre la musique minimale et la répétition de la boite à rythmes de la musique techno. Refus de l’anecdote bien sûr, réduction du hic et nunc à la stase, au dérisoire, à la construction purement métaphysique devant la transcendance du Temps.
Tu ne changes rien et pourtant -ce n’est pas le moindre des paradoxes-, tu attends de moi quelque chose de nouveau. Peut-être pourrais-je te faire parvenir le texte de 2005 en changeant les marges qui auraient rétréci et la date par exemple, histoire de te renvoyer de manière paradigmatique à ta propre démarche et marquer ainsi ma désapprobation devant autant de désinvolture de ta part. Crois-tu que l’écriture et la pensée qui la sous-tend, soit à ce point extensible, déroulable à souhait ?
Je t’en ai souvent fait la remarque : ta démarche est un problème pour les autres ; elle n’est compréhensible que si on la pénètre ; ton principal ennemi, c’est la synthèse réductrice à laquelle tu prêtes le flanc : « des Gachons peint des carrés bleus sur fond blanc, qui chaque année grossissent un peu ». On a compris, la messe est dite. Inutile de revenir dans un an, deux ans, cinq ans, il peindra toujours…. Comment échapper à ces raccourcis de gens pressés ? C’est une véritable aporie dont ton œuvre ne peut que souffrir.
Je dois réécrire ; le mot n’aura aucune étrangeté pour toi qui re-peint jour après jour. Pourtant est-ce si simple de revenir sur ce que l’on a déjà fait ? Tiens ! Voilà qui pourrait résumer ta démarche ; (re)peindre. (Re)peindre pour ne jamais s’écarter de la peinture, pour ne jamais, même pas un jour, pouvoir l’oublier, la mettre entre parenthèse. La clepsydre est là pour te rappeler à ton devoir. Chaque matin, c’est un rituel solaire à la manière des indiens du Mexique, un rendez-vous avec l’astre, le tableau dans l’embrasure de la fenêtre ou de la porte de l’atelier. Chaque jour doit apporter son lot de matière bleue dans un carré qui doit être neuronal à force de présence obsessive visuelle, olfactive, gestuelle… Couvrir et recouvrir, ramener sans cesse la matière du tube et du pinceau vers ce carré magique avec une précision artisanale. A la manière d’un trou noir, toute la matière converge à l’intérieur des limites du carré qui engloutit tes gestes et tes humeurs.
Puis le 1er janvier, tu incrémentes la surface du bleu d’un pour cent. C’est incroyable de caler ainsi son imaginaire sur le calendrier grégorien ! En parlant de grégorien, tu m’as appris il n’y a pas si longtemps ta foi ; j’aurais dû m’en douter, bien sûr ! Elle peut expliquer ce dessein titanesque, prométhéen. Tiens immédiatement surgit la mythologie, ses dieux et ses colosses. Evidemment faire œuvre, ce n’est pas simplement actionner tous les matins sa capacité de création, pour en sortir un objet qui va répondre à une demande de consommation. C’est hélas trop fréquemment la réalité contemporaine de l’art. Faire œuvre dans ton cas, c’est renier la vision démiurgique de l’artiste hérité du romantisme, c’est affirmer la modestie de l’homme devant l’univers, dont tu n’as d’autre prétention qu’approcher une parcelle infinitésimale.
J’avais évoqué dans le premier texte la fin du programme, sa difficulté technique. Mais je n’ai jamais osé te poser la question ; aura t-il un après le carré bleu, une fois celui-ci rendu à son terme ? Le bleu va-t-il déborder le cadre ? Sera-ce le terme de ta propre carrière où au contraire le signal pour un autre travail ? Là-dessus, plus le temps passe, plus le terme de ce travail approchera, plus la question se fera pressante.
A la question de savoir ce que faisait Dieu avant la création du ciel et de la terre Saint Augustin fut obligé d’expliquer que Dieu ne faisait rien. Autant de paresse du tout-puissant s’excusa néanmoins par le fait, qu’ »il n’y avait pas eu de temps où [Dieu n’avait] rien fait, puisque [Il avait] déjà fait le temps. » Ouf ! Je ne pouvais pas, cher Patrick, terminer cette missive sans te retourner « dans les pieds » pour prendre une métaphore footballistique, une question embarrassante : ayant compté chaque matin le temps qu’il te reste en lui donnant une forme picturale, atteindras-tu au terme de ton entreprise l’éternité qui nous est refusée ?
Château de Fraissé des Corbières, 15 août 2008, 18h50.
Vent violent et lumière cristalline. Exposition de Roman Opalka chez Patrick des Gachons. Opalka a lui-même fait du décompte du temps qui passe, la chair de sa peinture, et accompagne cette arithmétique picturale d’autoportraits photographiques –véritables constats d’huissiers sur les effets du temps- qui viennent recadrer s’il en était besoin la démarche sur une méditation autour du temps qui passe.
Devant le plus grand format qu’ait jamais produit Patrick, un carré de 3,6 x 3,6m installé dans l’atelier en cette fin d’après-midi dans le fauteuil du collectionneur, j’observe un rai de lumière, venu se poser sur le carré bleu et qui crée un halo plus clair ; les aspérités accrochent la lumière naturelle au point de blanchir. Je n’étais jamais resté aussi longtemps devant une de ces œuvres, au point de mesurer qu’elles étaient des miroirs sans images, au point d’observer leur vie intime. Le bleu est un écran, un réceptacle. Patrick des Gachons opère une sorte de retournement de la fonction de la peinture ; celle-ci s’est effacée dans un monochromatisme et une absence de formes pour que l’espace pictural soit dévolu à la lumière.
A lire également sur panopticart.fr:
Patrick des Gachons : une oeuvre « in progress » par Maurice Fréchuret
Voir aussi:
Patrick des Gachons sur artistesLR.fr
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du 20 juin au 7 septembre 2008
Château de Fraïssé Fraïssé-les-Corbières, Aude
Autour d'une passion #20 |
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